Catharsiis prend bien soin de toi

1 – Introduction


La thérapie de couple se banalise. En peu d’années, une nouvelle discipline a émergé qui s’adresse aux couples en difficulté. Aujourd’hui, les demandes de ce type dépassent et de loin, les demandes de thérapie familiale. Mais de quel couple s’agit-il ? Peut-on parler de «nouveau couple» ? On assiste depuis quelques dizaines d’années à une révolution sociologique que l’on peut résumer ainsi : le couple a quitté la famille.

Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui souhaitent avoir une vie de couple, mais qui se distingue de la vie familiale. Un signe de cette transformation est que l’enfant n’est plus un ciment pour le couple. Bien au contraire, la création d’une dimension familiale par l’arrivée d’un ou de plusieurs enfants est le plus souvent l’occasion d’une crise car les deux institutions qui étaient dans le passé complémentaires, se trouvent actuellement en concurrence. L’institution familiale vient mordre dans l’espace couple. L’effet de cette révolution sociologique est que des sujets en difficulté de couple, n’hésitent pas à aller vers la rupture qu’il y ait des enfants ou non. De même certains couples n’hésitent pas à confier que s’ils n’ont pas procréé, c’est qu’ils craignaient «que l’enfant n’en vienne à polluer leur couple» (sic !).

L’émergence de ce nouveau couple a nécessité des nouveaux thérapeutes d’autant qu’un couple n’est pas que la somme de deux individus. Il n’est pas constitué à l’image d’une famille. Le lien de couple est différent du lien familial ne serait-ce que par sa composition : on ne saurait épouser ni son père, ni sa mère pas plus que son frère ou sa sœur. Par ailleurs, la famille comporte une dimension transgénérationelle et la transmission est sa spécificité alors que le couple n’a ni passé ni futur : il ne se reproduit pas, naît et meurt dans un espace temps qui tend aujourd’hui à se raccourcir. Malgré ce risque de rupture précoce que les statistiques démontrent, le couple jouit néanmoins d’une faveur exceptionnelle si on considère le nombre de récidivistes.

2 – Pourquoi un couple ?


Le succès que rencontre le couple semble lié à la richesse de ce qu’il peut apporter en terme de sentiment d’exister et ce pour chacun des partenaires . On sait que ce qui nourrit chez l’humain son sentiment d’exister dans une identité sont les relations qu’il entretient avec d’autres et les appartenances à des groupes où il se sent reconnu, accepté, identifié. Le couple apporte à la fois la relation et l’appartenance du fait qu’il y a deux amours : l’amour «relationnel», celui que chacun porte à l’autre, et l’amour qu’ils portent à la petite institution qu’ils co-créent, la «maison-couple», produit de l’engagement de ces deux êtres dans cette micro institution. Le tout est un support identitaire majeur en particulier en ce qui concerne l’identité sexuée de chacun. On a longtemps sous-estimé cette dimension. Or, il apparaît clairement que le fait de se sentir reconnu comme homme ou comme femme est une source majeure pour alimenter le sentiment d’exister de chacun. La conséquence de ce constat est que lorsqu’aujourd’hui l’un ou l’autre des partenaires du couple ne se sent plus reconnu comme homme ou comme femme, la rupture n’est pas loin. La majeure partie des difficultés qui soutiennent les demandes de thérapie de couple au-delà des allégations initiales, est le fait que le lien entre eux s’est fraternisé, voire parentalisé.

3 – Comment un couple ?


Le couple qui dans le passé naissait avec l’aval et l’accompagnement des familles respectives, aujourd’hui «s’auto constitue» et de deux façons. D’abord, il s’invente un mythe fondateur à partir de l’idée que la rencontre n’était pas fortuite même si elle s’est faite sur le réseau internet, que le destin a rapproché ces deux êtres du fait de ressemblances, de coïncidences signifiantes. Après s’être en quelque sorte «auto mythifié», le couple va s’auto instituer de par des rituels qui ne sont pas nécessairement ceux que les conventions proposaient, comme le mariage. Il faut reconnaître que le mariage n’est pas un rituel adéquat pour les couples contemporains du fait qu’il institue une famille et non un couple . Ceci est concrétisé par la remise d’un livret de famille. D’où le succès du PACS également chez les couples hétérosexuels.

Une fois le couple fondé, son fonctionnement montre la nécessité de la mise en place des piliers de l’institution : ce sont les mythes et croyances qui créent, fondent le couple dans sa spécificité et des rituels qui lui sont propres et qui renforcent son identité. On assiste à une danse que je qualifie « d’auto poïétique » pour me référer à Francisco Varéla et Humberto Maturana qui définissent la vie comme une danse entre les différents mondes d’éléments qui constituent une cellule, danse où chaque monde d’éléments va, sans se dédifférencier, favoriser l’émergence de nouveaux éléments dans d’autres mondes . Cette métaphore nous permet de percevoir le couple comme soutenu par une danse entre le pôle mythique, pôle des croyances et pôle des rituels : le monde mythique va favoriser l’invention de rituels qui en retour vont enrichir le monde des mythes du couple. Cette danse est ce qui va constituer la différence entre un monde interne et l’extérieur, et l’on sait que la vie est capacité de préserver une différence, un monde interne, tout en gardant une relation avec le monde externe. Le produit de cette danse se voit dans les capacités des couples à construire leur intimité , à franchir des obstacles, à faire preuve de créativité : un couple qui va bien n’est pas un couple sans problème, c’est un couple qui sait résoudre ses problèmes.

4 – Problèmes de couple


Pourquoi consulter un thérapeute de couple plutôt qu’un thérapeute individuel ?

En matière de souffrance psychique il me semble qu’il convienne de distinguer une souffrance « individuée » et une souffrance liée à la participation à un groupe, ici le couple.

L’intérêt à les distinguer réside dans les conséquences thérapeutiques, le mode d’abord ne pouvant être le même. Dans les souffrances individuées, le sujet contient « la clef » qui peut le soulager, dans l’autre cas, il n’en détient qu’une partie, l’information étant répartie entre les membres du couple. Si le premier cas relève d’un traitement individuel le deuxième nécessite un cadre différent :

La souffrance individuée : « J’ai mal à moi ! »

Certaines souffrances psychiques relèvent de ce que le sujet se les inflige de par sa constitution névrotique : rien, sinon une compulsion de répétition, ne lui impose de souffrir. Cette souffrance, témoin du passé, s’exprime au mieux dans l’espace analytique où pourra se jouer et s’expliciter la compulsion à répéter qui structure tout symptôme névrotique, quelle que soit son expression : phobique, obsessive ou autre et la nature de la demande d’aide. L’objet de la souffrance pour le sujet est le sujet lui-même. Il en contient la clef. Ce qui est en jeu est la poursuite du travail de structuration primaire, travail de deuil et de séparation avec la mère, émergence d’une identité pour le sujet, qui ne soit pas l’ombre du désir parental. L’objet de la souffrance peut sembler être un autre, comme dans l’échec amoureux, mais la répétition des échecs efface cet autre où le sujet pourra se reconnaître.

La souffrance d’appartenance : « J’ai mal à mon couple ! »

Quelle est cette autre souffrance ? Cette fois l’objet de la souffrance est le couple.

L’appartenance à toute institution dont le couple, peut entrainer des souffrances chez un sujet. Mais à la différence des souffrances individuées, le sujet n’en possédera jamais la clef, du moins dans sa totalité. La clef, c’est-à-dire l’explication de la souffrance, est parcellisée.

Ceci a une signification très importante : si le sujet souffrant ne possède qu’une partie de la clef, il en est de même pour l’autre membre du couple. Il est inutile, voire cruel d’obliger les sujets à rechercher la cause d’un tel problème en eux-mêmes, mais il est tout aussi cruel et inutile d’accuser l’autre. Dans tous ces cas, les traitements individuels risquent d’enfermer les sujets dans ce dilemme : sont-ils responsables ou victimes de la situation ? Ce dilemme les entraîne dans l’indécidable et le répétitif…

Pour quels problèmes viennent consulter les couples ?

Les couples pensent à consulter principalement lorsqu’ils se trouvent empêtrés dans des réseaux communicationnels complexes, alimentés par des scénarios répétitifs lassants, épuisants pour les partenaires et dans lesquels ils s’enferment à plaisir ce qui ne signifie pas qu’ils aient du plaisir à le faire ! Nous avons trouvé cette description particulièrement juste de l’un de ces pièges communicationnels dans un écrit d’Alexandre Jardin : « L’île des gauchers » : « Cigogne songeait à un enchaînement désespérant qui, en se répétant, risquait fort de ruiner leur mariage. Emily éprouvait-elle une frustration ? Aussitôt Jéremy feignait de ne pas en apercevoir la gravité, inquiet qu’il était d’être envahi par les souffrances d’autrui, comme si celles que la vie lui avait infligées ne suffisaient pas ! Emily se voyait alors seule dans son malaise, déçue de partager ses peines avec cet homme qu’elle voulait adorer ; cette blessure s’ajoutait à sa frustration initiale, ébranlait sa foi dans leur couple ; et il n’était pas rare qu’Emily finît par se sentir folle de ressentir des émotions que Jeremy niait. L’envie de hurler lui venait alors ; elle se montrait querelleuse, le critiquait avec toute la férocité qui lui échappait d’ailleurs et dont elle n’avait même pas conscience. Dénigré, Jéremy entrait dans une ironie belliqueuse nourrie par le sentiment d’être injustement pris à partie. Il cessait alors de s’aimer dans le regard d’Emily et s’insurgeait comme un véhément, tonnait, refusait d’être ravalé au rang de sale type. Sa blessure d’amour-propre était d’autant plus vive qu’il avait toujours eu de la difficulté à s’estimer et que le regard de cette femme qu’il chérissait était le seul qui comptât vraiment à ses yeux. Sans crier gare, le piège invisible s’était refermé sur eux ; ses mécanismes subtils venaient de les séparer un peu plus.

Et pourtant, ces deux-là auraient voulu s’aimer avec furie, jour après jour ; mais ils ne pouvaient ignorer les chausse-trappes de cette sorte qui les cernaient, dissimulés dans leurs silences, prêts à saboter leurs rêves… »

Les raisons que se donne un couple pour consulter sont plus souvent liées aux conséquences des problèmes qu’aux problèmes eux-mêmes ou à leurs causes qu’il s’agisse d’une circonstance extérieure, d’une phase de vie, d’un problème inattendu, d’une difficulté avec un enfant ou d’une difficulté interne au couple…

C’est évidemment, chaque fois, tout ce qui leur fait perdre leur capacité, je dirais naturelle, de résoudre des problèmes, leur capacité d’auto guérison. Il ne faut donc pas confondre les raisons alléguées initialement par le couple lors de leur venue en consultation, allégations le plus souvent d’une grande banalité, avec la demande sous jacente.

Il s’en suit logiquement que ce qui vient altérer les capacités d’invention, de créativité des couples sont les atteintes à leurs piliers mythiques. Ainsi des tromperies dont il est souvent dit : «Que tu aies pu avoir des relations sexuelles en dehors du couple, à la limite, je peux le comprendre, mais comment as-tu pu faire cela à notre couple, trahir la confiance que j’avais dans nos valeurs de confiance, de fidélité ?». Comme disait une patiente après la découverte d’une liaison : «J’aime mon mari, mais je ne peux pas rester dans un couple où il n’y a pas la confiance».

Les attaques aux rituels du couple ont le même effet de faire perdre la confiance dans la valeur du couple, dans ce qu’il représente de support d’identité. Ainsi quand l’un découvre que son conjoint lui a offert le même cadeau à l’occasion d’une fête, qu’à une autre personne qui peut être un amant ou une maîtresse, voire encore plus destructeur, à sa mère…

Dans les autres facteurs destructeurs, il faut mentionner des évènements extérieurs qui viennent faire irruption dans le couple. J’ai cité la venue des enfants, et d’autres évènements, des morts de proches, des maladies, des problèmes professionnels…

5 – Les thérapies de couple

Les thérapies de couple posent un problème spécifique qui est la forme de la demande d’aide. Dans la plupart des cas, ce qui est souvent clairement exprimé et sinon sous-jacent, est l’idée que les problèmes émanent de l’autre ! Nous nous trouvons alors devant une double désignation, chacun ayant décidé que l’autre partenaire est la source des difficultés. De ce fait, chacun définit le problème de façon différente, voire opposée. Comment mener une thérapie avec deux demandes distinctes, deux façons de définir le problème ? C’est le premier obstacle rencontré qui risque d’entraîner le thérapeute dans une danse infernale s’il tente de rapprocher les deux points de vue. Pour théoriser la situation, nous pouvons utiliser une première modélisation et dire que chacun des partenaires est enfermé dans une vision causale linéaire : A entraîne B, le comportement de l’autre est la cause des problèmes, il ou elle doit donc changer son comportement et tout ira bien… Le problème est, bien sûr, que chacun alors justifie son comportement et son impossibilité de changer par le comportement de l’autre. Donnons un exemple fréquent : madame se plaint de ne pas se sentir respectée dans sa vie intime par les demandes sexuelles de son conjoint ou compagnon qui manquerait de civilité. En effet, il demande des relations sexuelles alors que leurs relations sont loin d’être au beau fixe. Qu’en est-il de la séduction, d’une approche plus galante ? Mais monsieur de répliquer : «Comment et pourquoi me montrerais-je galant et attentionné face à une femme qui refuse systématiquement les relations sexuelles ?». On peut résumer ce type de situation de façon lapidaire : l’un dit : «Montre-moi de l’amour et je te donnerai du sexe «, et l’autre dit : «Donne-moi du sexe et je te témoignerai de l’amour !». Le cercle est bouclé. Ils en souffrent car ils ne trouvent pas d’issue Le couple se montre englué dans une logique circulaire A>B, B>A, da capo…

L’utilisation d’un modèle circulaire par le thérapeute est un outil précieux. Il consiste à mettre en scène soit verbalement, soit par des sculpturations, le jeu qui paralyse les partenaires. L’on peut passer ainsi d’une logique linéaire, causaliste faite d’accusations réciproques à une autre définition du problème qui elle sera commune aux deux partenaires : la prise de conscience qu’ils sont prisonniers d’un jeu circulaire qu’aucun des deux ne maîtrise. Le problème peut être alors redéfini comme étant cette répétition, leur impossibilité d’arrêter le jeu qui est devenu l’objet essentiel de leurs échanges. L’intérêt de ce travail est que l’on a plus affaire à deux définitions du problème, mais à une définition commune, la prise de conscience de la participation de chacun à un jeu sans fin, lassant, épuisant.

Le thérapeute peut alors envisager la suite du traitement. Quel va en être le but ? Certes, les deux partenaires du couple attendent un changement, voire des recettes pour se sortir de cette impasse. Mais est-ce au thérapeute que revient cette tâche ?

Dans les courants des psychothérapies de couple, on peut distinguer deux types d’approche : des approches prédictives où le thérapeute conscient des normes ou influencé par les attentes du couple tente de les mettre en accord avec ce but prédéfini.

L’autre courant recouvre les approches non prédictives, celles qui s’appuient plutôt sur les capacités évolutives, créatives des couples rencontrés. Dans une vision systémique, le couple ne se résume pas à une relation même circulaire, mais est un ensemble donc autre chose ou plus que la somme des individus qui le composent. Cet ensemble est vivant au sens où il sait préserver sa différence par son fonctionnement, où il a la capacité de préserver une intimité qui est le support identitaire de chacun et ce, à l’aide des convictions mythiques, des rituels qui leur sont propres.

Pour la suite du traitement nous nous référons à Devereux pour qui «La première tâche du diagnosticien est d’évaluer les ressources de son patient plutôt que ses manques, son actif plutôt que son passif». Ces capacités naturelles de tout couple à trouver des solutions pour les problèmes rencontrés se montrent défaillantes lorsque nous les rencontrons. Ces couples ne trouvent clairement pas de solutions à leur problème. Ils semblent tourner en rond sans trouver d’issue. Cela ne signifie pas que dans le passé ils n’aient pas pu résoudre d’autres problèmes et, curieusement, parfois des problèmes plus difficiles que celui qu’ils rencontrent et qui est l’objet de la consultation. Ce n’est donc pas par incompétence qu’ils sont arrêtés, mais parce que ce problème paralyse leurs capacités créatives. Donc, nous ne considérons pas ce couple comme défaillant ou défectueux, mais comme étant «en panne». Ce sentiment d’avoir affaire à un couple en panne se nourrit du constat que le temps semble arrêté pour eux, qu’ils ne voient plus clairement quel peut être leur avenir, donc ils ne savent plus agir maintenant.

L’objet de la suite de la thérapie sera dans un premier temps de tenter de comprendre ce qui peut les rendre impuissants face à leur problème, puis de tenter de leur permettre de retrouver leur créativité ou du moins une créativité suffisante afin qu’ils puissent d’une part décider de la poursuite ou non de leur couple, et d’autre part dans le premier cas, trouver des solutions de vie correspondant à leurs attentes et à la phase de vie dans laquelle ils sont.

La voie que je privilégie est ce que j’ai appelé des «greffes mythiques» . Je partirais du constat de l’état de désarroi du couple rencontré dont le sentiment souvent partagé est que leur couple n’a plus beaucoup d’existence, qu’il est en quelque sorte dévalorisé à leurs yeux. L’idée est de leur faire retrouver une dignité d’appartenance : leur couple est en difficulté non pas à cause de ses défauts, mais en raison de qualités qui peuvent parfois devenir des problèmes. Reste à repérer ces qualités, ce qui est plus difficile et moins habituel que de mettre en évidence les défauts visibles du couple. Donnons un exemple : Ils ont la trentaine, sont sympathiques, tous deux fins et sensibles. Ils n’ont pas d’enfant et pour cause : leurs rapports sexuels sont devenus très rares. C’est même là l’objet de leur plainte, surtout de la part d’Anne. Elle a déjà provoqué une première rupture en alléguant la raison de la rareté et la difficulté à réaliser la conjonction sexuelle. Ce n’est pas que le désir soit absent, mais un rapport de force se joue dès qu’un rapprochement est envisagé. Ils sont tous deux d’accord sur la description d’un scénario répétitif où c’est en général Anne qui montre des signes de désir, que Simon vit comme une exigence. Elle perçoit qu’il se ferme à son désir bien qu’il n’en convienne pas, voire qu’il nie ce qu’elle perçoit. Elle se ferme à son tour, car elle ne supporte pas que lui puisse nier ce qu’elle perçoit comme un manque d’intérêt de sa part. C’est en général à ce moment qu’il décide d’une approche maladroite qu’elle refuse, refroidie, dit-elle par son manque d’enthousiasme alors que lui a été refroidi par ce qu’il a vécu comme une exigence de service sexuel ! À ce point, le plus souvent un conflit éclate et chacun se retire dans son coin, outragé, blessé, lui dans son identité d’homme, elle, dans son identité de femme.

Ils sont tous deux prisonniers de ce scénario répétitif qui les fait d’autant plus souffrir qu’ils sont tous deux sincèrement amoureux.

Nous décidons de leur proposer une autre lecture de leur problème mais en les réintroduisant dans le monde qui paraît aujourd’hui bien lointain de leur mythique constitutrice. «Il nous semble» leur dis-je, « que l’enjeu dépasse la question sexuelle : pour vous, Anne, il paraît inacceptable que Simon vous mente et nie qu’il ne ressent pas de désir à votre égard quand bien même vous le désireriez ! Vous supportez difficilement qu’il refuse de reconnaître ce que vous ressentez, cela vous rend folle ; à la limite vous supporteriez mieux qu’il avoue son manque de désir, même si cela devait vous chagriner. Et vous, Simon, vous ne comprenez pas que Anne ne comprenne pas que vous essayez de la protéger en niant que son attitude vous a refroidi, et qu’il est primordial dans un couple d’éviter les conflits et les peines. Vous êtes donc très surpris et peiné d’aboutir à un résultat inverse de celui que vous recherchez !»

«Il me semble que vous êtes là tous deux confrontés à un problème d’idéal, idéal différent chez l’un et l’autre et qui hors les temps de rapprochement sexuel crée une complémentarité dans votre couple : Anne vous êtes attachée avant tout à la vérité, vérité des sentiments et considérez que dans un couple on doit se témoigner suffisamment de confiance pour se confronter à la vérité des sentiments de l’autre. D’un autre côté, vous Simon, introduisez une autre valeur : le respect de l’autre, le souci de ne pas lui faire de peine, qu’il ne se sente pas critiqué ou jugé. Ces mêmes qualités qui fondent votre couple et qui vous ont probablement rapproché sont dans le cas d’un rapprochement sexuel, des obstacles à sa réalisation, et ce d’autant plus que chacun se sent justifié dans son attitude non seulement par ses convictions mais aussi du fait que l’autre montre habituellement du respect pour ce que chacun défend hors des joutes sexuelles ! On comprend alors pourquoi vous vivez ces séquences comme un désaveu, une injustice de la part de l’autre.»

Cette reformulation de leur difficulté les renvoie à la constitution mythique de leur couple. Par cela, ils peuvent se sentir reconnus dans leur identité de couple, donc retrouver un sens de leur dignité d’appartenance donc une certaine créativité. Mais la formulation montre aussi que ce sont précisément les qualités de leur couple qui les met en difficulté. Ils sont désormais dans une crise que l’on qualifie de «mythique». Rappelons que le terme crise n’a pas de sens péjoratif. La crise, c’est quand le passé est mort et que le futur n’est pas encore né. Il leur revient alors de trouver une solution qui ne soit pas simplement un réaménagement.

Il est aussi possible de prescrire des rituels que sont des comportements répétitifs dont la fonction est un renforcement du pôle mythique. Ainsi prescrire des rencontres régulières hors contexte familier alimentées par des discussions dont le thème est prévu comme évoquer de possibles projets .

Conclusion

Après ce rapide survol de ce qui semble aisé à exprimer, plus difficile à réaliser, il reste à tenter de façon tout aussi résumée de donner quelques repères théoriques. Si l’on parle de système, il s’agit bien sûr d’une métaphore. Un couple n’est pas plus un système qu’une famille ne saurait l’être. Par contre, l’utilisation de cette métaphore nous permet de dépasser un point de vue linéaire voire contre-linéaire lorsque l’on voit certains thérapeutes prendre à contre-pied les accusations de l’un ou des deux partenaires, ou s’acharner à décortiquer les défauts de l’un ou de l’autre et du couple… Elle nous donne une matrice qui nous permet de respecter les couples, de donner d’eux une image vivante.

N’oublions pas que toute la psychologie est métaphorique. Il ne nous est pas possible de parler de l’humain sans passer par des métaphores. Ainsi Freud qui a utilisé des métaphores économiques et guerrières.

L’introduction de modèles dérivés de la deuxième cybernétique grâce à des épistémologues comme H. von Foerster a modifié profondément la conception de la relation thérapeutique. Le but poursuivi par le thérapeute était jusqu’à présent le changement, soit un changement planifié, soit un changement imprédictible produit par une crise induite par le thérapeute.

Le but actuel de la thérapie de couple serait de permettre à terme aux membres du système de disposer du choix de leur destin et du destin du groupe, y compris le choix assumé de l’homéostasie.

L’idée systémique-constructiviste développée par H von Foerster  après J. Piaget et E. Wittgenstein repose sur la théorie des multi-réalités.

Dans son article intitulé « la construction d’une réalité » H. von Foerster montre à l’aide d’arguments biologiques, que nous ne percevons pas LA réalité mais UNE réalité qui n’est que la description d’une réalité parmi d’autres possibles.

La perception « d’une réalité » est le produit (reliquat) d’un processus qui élimine, qui calcule, qui crée des informations, qui passent de l’ordre quantitatif au qualitatif (perception des formes, des couleurs, des idées, des sensations).

Ma contribution à ce courant a été de montrer, que ce qui importe pour faire apparaître une réalité est la matrice, le cadre de pensée, le langage, le modèle, c’est-à-dire la métaphore descriptive avec lequel les informations sont traitées, « processées ».

Nous disposons et utilisons plusieurs modèles : suivant le code, le modèle choisi, le langage utilisé, il est possible, à partir des mêmes éléments de faire apparaître des réalités différentes qui ont toujours la même valeur de vérité mais pas les mêmes effets pragmatiques. Un système humain, donc également un couple, est en panne lorsqu’il est aliéné à ne penser que sur un seul des modes possibles. Le plus souvent il s’agit d’une aliénation sur le mode linéaire A>B. On voit que les deux autres modèles présentés dans cet article, modèle circulaire, modèle utilisant certains éléments empruntés à la 2e cybernétique, enrichissent la relation thérapeutique et participent au-delà du contenu des échanges à une réhumanisation d’une relation qui s’était appauvrie, mécanisée entre deux êtres. Il existe et existera d’autres modèles ou métaphores descriptives du couple dont certains ouvriront des perspectives thérapeutiques tel le modèle fractal que nous explorons actuellement.

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